Introduction à l'Ancien Testament

Dix-huit siècles avant le Christ, diverses tribus nomades quittent la Chaldée avec leurs troupeaux pour aller vivre en Égypte. Parmi ces tribus et ces clans nomades se trouvent un certain nombre de familles dont le chef est Abraham. Pour Abraham, bien insignifiant aux yeux de l'historien, cette migration forcée s'accompagnait d'une grande espérance : Dieu l'avait appelé et lui avait promis une récompense extraordinaire : “Abraham, toutes les nations seront bénies en toi.”

Lorsque Dieu se révèle aux patriarches Abraham, Isaac et Jacob, ceux-ci sont encore nomades ; ils partagent avec tous les autres nomades une religion simple, faite d'un attachement au “Dieu de leur père” et de la vénération d'un certain nombre de petites idoles familiales. Mais la rencontre du Dieu Vivant va les conduire à une prise de conscience nouvelle : Dieu garde ceux qu'il choisit. Bien des épreuves sembleront contredire la Promesse que Dieu leur a faite ; mais chaque fois Dieu interviendra en faveur de ses fidèles. Dès lors se tissera entre Dieu et les patriarches une relation privilégiée, marquée par la fidélité de Dieu à sa parole et par la confiance inébranlable de ses fidèles. A travers eux, Israël sera provoqué à contempler, tout au long de sa route, et les merveilles de Dieu pour ceux qu'il a choisis, et la foi indéfectible des pères.

Six siècles plus tard, quelques descendants des patriarches se retrouvent au désert, entraînés par Moïse vers la Terre de la Promesse. La halte de l'Horeb est décisive : c'est ici que ces clans nomades vont vivre une expérience spirituelle telle que les textes bibliques ne cesseront d'y faire référence. Dieu s'engage solennellement vis-à-vis de son peuple en même temps qu'il lui donne une Loi : c'est la règle de l'alliance avec Dieu, le code du comportement personnel et communautaire d'Israël. A la parole adressée à Abraham répond désormais celle du Sinaï. Promesse, Alliance et Salut seront les trois piliers de la Foi d'Israël, et les points forts des cinq premiers livres de l'Ancien Testament.

Avec l'entrée en Terre promise, Israël se trouve confronté à d'autres peuples, beaucoup plus avancés culturellement. Depuis plus de deux mille ans, ils ont bâti une civilisation urbaine, développé l'agriculture, établi des relations commerciales dans l'ensemble du Proche-Orient, et même au-delà. Cette civilisation brillante mais païenne sera un piège constant pour la foi d'Israël. Alors Dieu envoie à son peuple ses prophètes, ses porte-parole. David s'empare d'une petite ville cananéenne et en fait sa capitale : c'est Jérusalem. Il y introduit l'arche d'alliance, signe visible de la présence de Dieu au milieu de son peuple. A dater de ce jour, non seulement la Ville Sainte entre dans l'histoire du peuple de Dieu, mais sa vocation dépasse le temps et l'histoire puisqu'elle apparaît dans les dernières pages de l'Apocalypse comme la figure de l'Humanité définitivement réconciliée avec son Dieu. Salomon, en construisant le Temple de Jérusalem, qui deux siècles plus tard restera le seul sanctuaire légitime, donne à son peuple un point de ralliement : la “Demeure de Yahvé”.

Condamnation d'Israël pour ses infidélités sans nombre, rappel de l'inlassable miséricorde de Dieu envers Jérusalem, exigence de vérité et de sincérité dans le culte du temple, proclamation du Salut qui vient : tout cela est au cœur du message des prophètes. Lorsque approchent les derniers temps, la méditation d'Israël se fait plus intense. Bien des épreuves ont décapé les idées fausses, trop humaines. A travers la prière des psaumes, dans des récits édifiants ou des maximes, par des développements sur l'homme et la société, des sages entreprennent de guider Israël dans les dernières étapes de son chemin vers celui qui vient accomplir toutes choses.

Les Écrits de Sagesse, qui constituent la troisième dernière et partie de l'Ancien Testament, peuvent apparaître comme moins cohérents que la Loi ou les Prophètes ; ils sont en fait le reflet d'un peuple bouleversé et souvent divisé : c'est le temps ou Dieu se prépare un “petit reste” au milieu d'une nation sollicitée et emportée par toutes les tentations du pouvoir, et la confusion entre royaume de ce monde et Royaume de Dieu.

Mais après tant d'expériences accumulées dans le peuple d'Israël, survient une période de crise où Dieu veut les amener à surmonter les plus grands défis de la foi et de l'histoire. Et c'est alors que Jésus vient.

Ainsi l'Ancien Testament comporte 46 livres et constitue la première et la plus volumineuse des deux parties de la Bible. Il concerne la lente préparation d'Israël à l'Alliance définitive et éternelle que Dieu allait sceller avec les hommes en la personne de Jésus-Christ.

De même que les ouvrages d'une bibliothèque peuvent être classés différemment par un bibliothécaire ou par un autre, de même les 46 livres de l'Ancien Testament ont été classés de façon différente, et cela dès les premiers siècles de l'ère chrétienne. Les éditeurs modernes de la Bible ont donc dû choisir entre les deux classifications les plus fréquentes adoptées par les anciens manuscrits : l'ordre de la Bible hébraïque, ou l'ordre de la Bible grecque.

En classant parmi les “prophètes” les livres que la Bible grecque appelle “historiques”, la Bible hébraïque met en relief l'originalité de ces textes. Pour l'Ancien Testament, comme d'ailleurs pour le Nouveau, tout événement est porteur d'une parole de Dieu : on ne fait pas de l'histoire pour le plaisir de faire connaître le passé, mais pour témoigner de la fidélité de Dieu envers son peuple, pour faire connaître sa volonté, et pour préparer ainsi les hommes à accueillir la grâce de son salut. A ce titre tout récit biblique est “prophétique”.

C'est globalement l'ordre de la Bible hébraïque que nous avons adopté pour la présente édition. Nous trouverons donc pour commencer les cinq livres de l'Ancien Testament. appelés la LOI, la Torah pour les Juifs de langue hébraïque, le Pentateuque pour ceux de langue grecque. Nous y voyons Dieu à l'œuvre dans l'histoire humaine pour libérer un peuple qu'il veut faire sien. Nous voyons Dieu instruisant son peuple et donnant sens à son histoire.

Ensuite viendront les LIVRES PROPHÉTIQUES : Dieu intervient dans l'histoire par l'intermédiaire des prophètes auxquels il communique sa Parole et son Esprit “pour détruire et pour construire, pour arracher et pour planter”. Ces prophètes inspirés vont jouer un rôle décisif dans l'éducation de la foi d'Israël.

Viennent enfin les LIVRES SAPIENTIAUX, c'est-à-dire tout un ensemble d'ouvrages qui sous les formes les plus variées nous font communier à la prière, à la sagesse et à la morale du peuple de l'ancienne alliance. Ils nous enseignent l'art de servir Dieu dans la vie quotidienne et de devenir des personnes responsables dans la foi.

Introduction au Nouveau Testament

Le Nouveau Testament est l'ensemble des vingt-sept livres de la Bible écrits dans les soixante-dix années qui ont suivi la résurrection du Christ. L'Église des apôtres y a vu l'expression authentique de sa foi ; elle les a officiellement reconnus comme livres inspirés de Dieu, comme parole de Dieu. Mais tout comme les livres de l'Ancien Testament, ceux-ci ne sont pas tombés du ciel : nous les devons aux apôtres et aux évangélistes de l'Église primitive.

Il n'y a pas là une histoire ou une présentation doctrinale qui prétendrait répondre à toutes nos questions : c'est un ensemble de témoignages à travers lesquels nous retrouvons la personne de Jésus, la façon dont la première Église se voyait animée et propulsée par la force de sa Résurrection. Dieu a voulu que les chrétiens de tous les temps connaissent Jésus et l'œuvre du salut à travers ces témoignages.

Mais pourquoi y a-t-il un Nouveau Testament après l'Ancien ?

Simplement parce que ce sont les deux grandes parties de l'histoire sainte et de la révélation de Dieu dans notre histoire. La croix de Jésus sépare ces deux étapes. Dans l'Ancien Testament, un peuple s'est formé et a mûri à travers ses expériences. Après avoir espéré les mille choses que les hommes recherchent, il a compris que l'important était de rechercher le royaume de justice où les hommes seraient renouvelés. Lorsque nous lisons l'Ancien Testament, nous y voyons un sens et nous discernons les étapes d'une histoire “sainte” et ses personnages clés. Nous comprenons pourquoi il a fallu tant de siècles avant que naisse la foi en la Résurrection. Nous voyons pourquoi la prospérité de l'ancien royaume d'Israël ne pouvait durer : le peuple de Dieu gagnait en lucidité et en intériorité ce qu'il perdait en puissance et en gloire terrestre.

Et puis, avec l'oppression romaine et la radicalisation des courants qui s'opposaient à l'intérieur même du peuple juif, Israël a connu une crise terrible : c'est alors qu'est venu, après tant de sauveurs, le Sauveur unique.

Jésus appelait Israël à dépasser tout ce qu'il y avait d'étroit dans son nationalisme et son espérance, afin de découvrir le royaume et la justice de Dieu. L'histoire d'Israël devait aboutir à un nouvel âge et à un peuple universel de Dieu, riche de la découverte du Père et du Fils. Mais nous savons aussi que la nation juive s'est effondrée quelques années plus tard. Dans son ensemble elle n'avait pas accueilli le message de Jésus : c'était la fin d'un monde et, pour Israël, une étape nouvelle d'un destin tragique (Rm 9-11).

Le Nouveau Testament n'a pas remplacé l'Ancien. Ce que Jésus a prêché n'a pas aboli les avertissements des prophètes, l'amour ne remplace pas la justice. Le salut promis au peuple juif n'a pas été remplacé par un “salut des âmes”. L'Évangile se présente comme une force libératrice, qui réoriente l'histoire et pousse toutes les civilisations vers un but : la réunion et la réconciliation de tout et de tous autour du Christ.

L'échec des efforts pour évangéliser les Juifs de Palestine n'avait fait qu'encourager l'annonce de l'Évangile à d'autres peuples. Ainsi, en peu d'années, l'Église commence à s'étendre dans tout le monde connu à l'époque, c'est-à-dire parmi les peuples rassemblés dans l'Empire romain. Dans un premier temps, beaucoup de chrétiens croient que le message va atteindre le bout du monde et que Jésus, va revenir pour le jugement. Mais cette illusion s'effrite à partir des années 70 : l'histoire va durer plus longtemps qu'on ne l'avait pensé.

La foi de l'Église naissante repose sur le témoignage des apôtres qui furent les premiers compagnons de Jésus. D'abord oraux, ces témoignages sont bientôt rédigés. Les communautés chrétiennes se préoccupent de réunir et de mettre en forme ces écrits contenant la prédication des apôtres, liés aux expériences fondamentales de la foi en Jésus-Christ. Parmi ces livres l'Église a fait un choix, écartant bien des textes qui parfois étaient dignes d'éloges, mais ne lui semblaient pas porteurs de ce qui est fondamental et universel dans le message de la foi.

Les premiers manuscrits ont été recopiés au long des siècles, jusqu'à l'invention de l'imprimerie : c'est en 1456 que Gutenberg devait imprimer la première Bible.

Il est impossible de copier des manuscrits sans commettre des erreurs. En comparant les différents manuscrits groupés d'après leurs divergences et leurs origines, les spécialistes ont pu remonter jusqu'aux textes originaux que l'Église Catholique a reconnus comme expression de la foi apostolique, comme parole de Dieu.

Les Évangiles

La tradition des apôtres

Qui a écrit les premiers évangiles, et quelles étaient leurs sources ?

Jésus est mort sans avoir rien écrit. Il avait consacré la majeure partie de son temps à former ses apôtres ; ils vivaient avec lui, comme faisaient les disciples des maîtres juifs. Au lieu de multiplier les discours, Jésus répétait de mille manières les vérités essentielles. Les apôtres avaient donc les instructions de leur maître gravées dans leur mémoire, de même que les événements dont ils avaient été les témoins. Sans aucun doute, dès les premiers jours qui ont suivi la Pentecôte, ils se sont préoccupés de mettre en forme cet enseignement de Jésus qui allait devenir la catéchèse de l'Église primitive.

On appelle Tradition des Apôtres l'ensemble des événements et des enseignements de Jésus que les apôtres ont prêchés et commentés. Jésus est le Messie des Juifs et le rédempteur de toute l'humanité, le Fils de Dieu venu de Dieu, mort et ressuscité d'entre les morts. Comme nous l'avons déjà dit, tout ce que nous savons de Jésus, nous le tenons des apôtres. Bien entendu, nous aimerions connaître les propres paroles de Jésus comme certains les ont entendues, mais la foi de l'Église considère que seuls les apôtres ont été ses témoins authentiques, et qu'ils l'ont compris comme Dieu voulait qu'on le comprenne grâce à la foi. La “parole de Dieu” n'est pas seulement ce que Jésus a dit, mais ce que les apôtres nous ont dit au sujet de Jésus.

De l'araméen de Jésus au grec de l'Évangile

Jésus et ses contemporains parlaient l'araméen, la langue courante qui avait remplacé l'hébreu en Palestine depuis le retour de l'Exil, particulièrement en Galilée. On continuait pourtant d'enseigner l'hébreu, surtout à Jérusalem. On le parlait en certains milieux, bien des Juifs le comprenaient et les écrits religieux se rédigeaient souvent en hébreu. Signalons que l'hébreu et l'araméen ont beaucoup de points communs, car ces deux langues font partie de la même famille, celle des langues sémitiques.

En revanche, le grec était la langue que l'on utilisait pour le commerce et la vie urbaine dans toutes les provinces de l'Empire romain. Comme l'anglais aujourd'hui, le grec permettait la communication entre des peuples très différents qui se trouvaient réunis sous l'autorité et la loi de Rome. Même en Palestine, bien des Juifs comprenaient le grec. Par contre le latin était la langue de Rome et ne s'employait pas en dehors de l'administration impériale. Les Juifs, nombreux dans toutes les grandes villes de l'empire romain, ainsi que les chrétiens qui allaient se multiplier dans les mêmes régions, parlaient grec et se servaient d'une traduction grecque de l'Ancien Testament appelée “les Septante” (version des LXX).

Le témoignage des premiers auteurs chrétiens

Il est intéressant de remarquer que déjà les premiers historiens de l'Église mentionnaient de façon particulière ceux que la tradition regarde comme les auteurs des trois évangiles synoptiques.

En 110, Papias de Hiérapolis (près d'Éphèse) écrit ceci : “Marc, l'interprète de Pierre, a écrit avec précision, mais dans le désordre, tout ce dont il se souvenait concernant les paroles et les actions du Seigneur. Il a accompagné Pierre, lequel enseignait selon les circonstances, et non de façon ordonnée. Il n'a pas commis d'erreur quand il a inséré certaines choses qu'il se rappelait lui-même. Matthieu a présenté en langue hébraïque une collection des paroles du Seigneur, et à partir de là, chacun les a traduites selon ses capacités.”

En 185, l'évêque et martyr saint Irénée écrit : “Matthieu a publié un évangile parmi les Hébreux et dans leur langue, tandis que Pierre et Paul allaient à Rome pour évangéliser et pour y fonder l'Église. Après leur départ, Marc, disciple et traducteur de Pierre, a consigné par écrit ce que Pierre prêchait. Luc, compagnon de Paul, a également écrit un évangile à partir de la prédication de Paul.”

Ces témoignages anciens, auxquels il faudrait ajouter beaucoup d'autres, ont parfois été rejetés dans les années passées mais on leur attribue aujourd'hui une valeur historique très sérieuse.

De la tradition populaire à nos évangiles

Ce serait une erreur de penser que les évangiles ont été écrits de toutes pièces par des hommes comme Matthieu, Marc ou Luc qui auraient décidé un jour de mettre par écrit les actes et les paroles de Jésus. Voyons ce qui a dû se vivre au sein des premières communautés chrétiennes. Au départ les apôtres témoignent de ce qu'ils ont vu et entendu. Peu à peu on éprouve le besoin de mettre leur témoignage par écrit pour en garder mémoire : c'est ce que nous faisons lorsqu'au cours d'une réunion, nous enregistrons un témoignage pour le partager avec d'autres.

Comme nous l'avons déjà dit, les communautés chrétiennes de Palestine parlent l'araméen ou l'hébreu selon les régions et les milieux : c'est donc dans ces deux langues que sont rédigés les premiers écrits. Peu à peu on regroupe des textes relatifs aux actes et aux paroles de Jésus ; ainsi les premières communautés chrétiennes passent d'un témoignage oral à un texte écrit, celui de nos évangiles. Un fait s'impose à première vue : presque tous les épisodes rapportés par Marc sont aussi rapportés par Matthieu et par Luc. On appelle ces trois évangiles : évangiles synoptiques, ce qui veut dire que souvent on pourrait les mettre en colonnes parallèles pour comparer leurs trois récits d'un même événement.

Si nous regardons ensuite dans Matthieu et Luc ce qui n'était pas chez Marc, nous voyons qu'un grand nombre de “dits”, ou paroles de Jésus, se retrouvent à la fois chez Matthieu et chez Luc. De nombreux biblistes ont donc cru pouvoir parler de “deux sources”. Les évangiles synoptiques auraient puisé leur documentation dans deux textes plus anciens, l'un qui comprenait surtout des récits et l'autre qui était essentiellement un recueil de “dits”, ou paroles, de Jésus.

Cette théorie séduisante a dû être nuancée. Les études menées depuis près de deux siècles ont permis d'éclairer les dépendances entre ces trois évangiles, mais ce problème est très complexe et les conclusions restent très modestes. Aujourd'hui il semble bien que la tradition orale a joué un rôle important jusqu'à la rédaction finale des trois évangiles synoptiques : grâce à elle les textes plus ou moins développés qui circulaient déjà dans les communautés primitives ont été repris, complétés, organisés. Nos évangiles synoptiques ont trouvé leur forme définitive au terme d'une évolution qui a duré tout au plus deux ou trois dizaines d'années et qui s'est achevée autour des années 70.

Même s'il est difficile de préciser davantage les influences réciproques entre la tradition orale portée par les communautés chrétiennes et ceux qui l'ont mise par écrit, un fait est certain : dans ce lent cheminement certains personnages jouèrent un rôle déterminant, et donnèrent à chacun des trois évangiles synoptiques son visage original : ce sont Matthieu, Marc et Luc.

Les trois premiers évangélistes ne diffèrent pas seulement par un choix plus ou moins étendu ou par une présentation un peu différente des actes et des paroles de Jésus. En réalité, chacun a sa propre théologie, sa manière personnelle de connaître Jésus et c'est cette vue profonde, ce témoignage personnel qui justifie en fin de compte toutes les différences.

Marc témoigne au sujet d'une série de faits et de rencontres où Jésus a nettement manifesté une puissance divine, affirmant du même coup sa liberté face au monde où il vivait. Peu soucieux de chronologie, il distingue comme deux étapes : l'activité de Jésus en Galilée, et une mission à Jérusalem avant sa passion.

Matthieu, comme le dit saint Irénée, a publié son évangile pour les Hébreux, c'est-à- dire pour les Juifs de Palestine qui s'étaient convertis au Christ. Il met en relief la personne de Jésus comme le Maître, celui qui apporte la sagesse définitive déjà présente dans l'Écriture. A travers son évangile on perçoit la vie d'une communauté, la vie de l'Église, dont la mission est de montrer dès à présent que le Royaume des Cieux est là. Il développe sa catéchèse en alternant de façon méthodique les actes et les paroles de Jésus. Et il leur donne, comme une introduction imagée, ses “récits de l'enfance” de Jésus”.

Luc suit le même plan que Marc, mais entre les deux étapes il intercale le long récit d'un “voyage de Jésus à Jérusalem” où il place une grande partie des “dits” de Jésus que Matthieu nous rapporte également, mais intégrés tout au long de son évangile. Luc écrivait pour les Grecs : il ne reproduit pas de nombreux détails liés aux lois et coutumes juives, que ses lecteurs n'auraient pas compris. En bon Grec, il supprime les répétitions que les Juifs appréciaient tant, et dont Matthieu nous a gardé le rythme. Comme Matthieu, Luc a sa propre introduction avec des épisodes de l'enfance de Jésus, et sa propre conclusion.

L'évangile de Jean laisse apparaître des fragments d'un ancien texte aussi simple que celui de Marc. Les actions de Jésus devaient y tenir plus de place que son enseignement ; peut-être s'adressait-il aux communautés chrétiennes de Samarie, étant écrit en araméen. Mais sur cette base Jean a bâti ses longs “discours de Jésus”, dans lesquels nous est présenté le salut : une transformation de l'homme qui renouvellera la création. Tout au long de son évangile se manifeste le mystère de Dieu, Père, Fils et Esprit Saint, ainsi que la communion intime de Dieu avec les hommes, à travers la vie communautaire et les sacrements de l'Église. Cet évangile n'a été publié qu'après la mort de Jean, aux environs de 95.

Les évangiles de Matthieu, Marc , Luc et Jean vont donc se compléter pour nous révéler le véritable visage de Jésus Christ, fils de Dieu et de Marie. Par l'alternance des événements racontés et des enseignements rapportés, ces évangélistes nous montrent comment Jésus, à travers son comportement humain, a manifesté sa divinité : sa vie est le signe privilégié par lequel Dieu a voulu se faire connaître aux hommes. Par des allusions souvent très discrètes mais très précises au message de l'Ancien Testament, ces trois évangélistes soulignent comment Jésus a “accompli” cet Ancien Testament. Jean, plus spécialement, nous entraîne dans la contemplation de la personne de Jésus : il nous montre ainsi les bases et les formes de l'authentique expérience chrétienne.

Pouvons-nous croire ce que dit l'Évangile ?

C'est bien la question que se posent la plupart d'entre nous : si nous avons là un témoignage, ou quatre, que valent-ils? Après ce que nous venons de dire, il sera facile de comprendre ce qui suit :

Les évangiles, même s'ils étaient dix fois plus longs, ne pourraient rapporter qu'une sélection des faits et gestes de Jésus. Chacun des évangélistes a choisi ces faits et dits de Jésus, et il les exprime à sa façon, en tenant compte de ses lecteurs. Il les a construits selon un ordre qui lui semble le meilleur, et il a joint des faits qui ont eu lieu à des moments différents.

Tout cela ne veut pas dire que l'on ne peut croire le témoignage des évangélistes. Nous n'aurons pas une “photo”, un enregistrement des paroles de Jésus, mais plutôt quatre prises de vue différentes qui se complètent. Peu importe qu'ils se contredisent dans certains détails : s'il y avait un aveugle à la sortie de Jéricho, ou deux, qu'est-ce que cela change ?

Il ne faudrait surtout pas que les mille discussions de détails nous cachent l'essentiel: l'évangile est une création exceptionnelle et unique de la littérature de tous les temps. D'une part, toute comparaison avec d'autres écrits de l'époque révèle un contraste impressionnant. Dans l'évangile , la simplicité et la sobriété ; dans les autres écrits, chrétiens ou autres, le “merveilleux, le compliqué et tout ce qui n'a pas les pieds sur terre (même dans des écrits chrétiens inspirés comme la Lettre de Jude).

Mais aussi, la richesse humaine de l'évangile est telle qu'on se demande quel aveuglement a amené les administrateurs de notre culture à l'écarter des textes scolaires et universitaires au profit d'œuvres infiniment moins intéressantes. Il ne suffit pas de dire qu'il a su résister à la critique moderne, bien qu'il ait été examiné à la loupe comme on ne l'a jamais fait pour aucun autre livre, il faut aussi faire cette remarque toute simple : l'évangile laisse échapper son parfum de vérité chaque fois que nous sommes capables de nous ouvrir à lui.

Ceux qui doutent

Pourtant, nombreux sont ceux qui mettent en question le témoignage des évangiles. Parfois, ils croient y voir des contradictions ; plus souvent, il leur paraît impossible d'accepter la divinité de Jésus. Même parmi les croyants qui étudient les évangiles, certains se montrent très réservés au sujet de tout ce qui pourrait être miracle au sens fort, c'est-à-dire intervention manifeste de Dieu à travers Jésus.

C'est peut-être parce qu'ils ont été formés dans une culture “scientiste” et technique qui ne compte que sur l'initiative humaine pour résoudre tous les problèmes. Dans un monde qui se couvre d'assurances, on n'attend pas grand-chose de Dieu et Dieu n'y multiplie pas ses miracles.

Beaucoup de gens font donc le raisonnement suivant : si maintenant je ne peux voir des faits semblables à ceux que rapporte l'évangile, comment croire que c'est arrivé autrefois ? Tout serait différent s'ils faisaient partie d'une Église pauvre, s'ils étaient témoins des constantes interventions de Dieu pour ceux qui n'espèrent qu'en lui. Dans ces communautés pauvres en effet beaucoup se disent : si Dieu aujourd'hui fait de tels miracles, pourquoi ne les aurait-il pas faits au temps de Jésus et sur son ordre ?

On a beau vouloir être objectif, il est impossible d'étudier l'évangile avec impartialité, car il met en cause toute notre vie, et pas seulement nos idées sur tel ou tel point. Si nous partageons la foi des apôtres, il ne nous est pas difficile d'accepter le livre sacré tout en restant dans une démarche critique. Mais si nous ne remplissons pas les conditions qui permettent de “voir Dieu”, nous nous sentirons mal à l'aise tant que nous n'aurons pas trouvé le moyen de “réduire” les témoignages de l'évangile à la mesure de notre “raisonnable”. Cela veut dire qu'il ne remettra pas en cause nos certitudes. C'est pourquoi bien des gens, tout en admirant l'évangile, cherchent mille raisons pour refuser ce qui les bouscule : son témoignage sur le Dieu fait homme, un Dieu qui bouge et qui ressuscite les morts.

Quelques objections

Pour refuser le témoignage des évangiles, beaucoup d'objecteurs s'accrochent à trois arguments :

v Les évangiles ne sont pas l'œuvre d'un témoin qui engage sa parole, ils rassemblent des témoignages anonymes de toute sorte : c'est un exemple de littérature populaire où l'on trouve de tout, excepté la certitude historique.

v Les évangiles ne sont pas une biographie de Jésus, ce sont des écrits destinés à la catéchèse du peuple chrétien : ces récits avaient seulement pour but de confirmer ce que l'on enseignait. Ne demandons pas si Jésus a vraiment marché sur le lac : le fait a été écrit pour montrer le pouvoir divin de Jésus.

v Les évangiles ont été écrits longtemps après la mort de Jésus, quand l'imagination des croyants lui avait déjà mis une auréole divine. N'allons pas y chercher ce qu'a pu être Jésus mais un reflet de la foi de l'Église du premier siècle (rappelons ici ce que nous avons dit au sujet de la date de composition des évangiles).

Regardons les apôtres : ils avaient été, et ils restaient les témoins de Jésus dans l'Église. Tous s'appuyaient sur leur autorité, et ils étaient encore en vie lorsque nos évangiles atteignaient leur forme définitive. Eux savaient ce qui avait réellement eu lieu : auraient-ils gardé le silence devant ceux qui auraient déformé à ce point la réalité de Jésus ? La garantie de l'évangile se trouve dans la structure même de l'Église : elle avait une hiérarchie respectée, qui avait le dernier mot sur le contenu de la foi et n'acceptait pas qu'on y touche (voir les lettres à Timothée et Tite, la seconde lettre de Pierre).

Il n'y avait pas de place pour une création populaire à partir de légendes, de paroles entendues puis déformées, de miracles inventés en partie pour justifier ce que l'on affirmait de Jésus. Les évangiles viennent de la tradition des apôtres et l'Église les a gardés parce qu'elle y a reconnu cette tradition. A la même époque et au siècle suivant, d'autres “évangiles” ont été écrits : “l'évangile de Pierre”, “l'évangile de Thomas”, “l'évangile de Nicodème”, “le proto-évangile de Jacques”... En dépit de leur titre et de toutes les merveilles qu'ils racontaient, l'Église les a refusés, tout simplement parce qu'elle n'y reconnaissait pas la foi et l'enseignement reçus des apôtres.

Les évangiles ont été écrits en vue de la catéchèse : cela ne signifie pas pour autant qu'on a déformé les faits afin de mieux convaincre. Comme si les faits ne parlaient pas par eux-mêmes ! Les apôtres de Jésus, formés par lui, pouvaient-ils manquer à l'honnêteté la plus élémentaire, pouvaient-ils ne pas respecter la vérité ?

On attache une grande importance aux formes littéraires utilisées pour raconter les événements. Comme beaucoup de miracles sont racontés selon le même modèle, certains en concluent que tout est fiction. Ne serait-il pas plus simple de penser que les faits et les miracles se racontent selon certains modèles qui permettent de les enseigner et de les retenir plus facilement ? Aujourd'hui même écoutons ceux qui ont été les témoins d'un miracle : leur récit spontané suivra le même ordre. Un autre exemple typique est celui de l'Annonciation à Marie. Luc la raconte en reprenant le style de textes bibliques, plus légendes qu'histoire, à propos de la naissance d'Ismaël et de Samson. Certains disent aussitôt : “Puisque Luc imite le style de récits légendaires, son récit aussi est légende ; la virginité de Marie et l'annonce de l'ange ne sont là que pour célébrer la divinité du Christ”. Que valent de telles raisons ? Luc, tout comme ses contemporains, considérait ces textes anciens comme historiques, et il a repris leur style pour souligner que la naissance de Jésus s'inscrivait dans la ligne de l'histoire sainte. Luc raconte les événements qui étaient à la base de sa propre foi ; si ces événements n'avaient pas eu lieu, lui non plus n'aurait pas cru.

Ainsi donc, quand on aura fini d'écouter, d'étudier et de soupeser les raisons, il faudra en revenir à ce que Jésus a fortement affirmé: la foi est un don de Dieu, et nul ne vient au Fils si le Père ne l'a pas attiré. Lire l'évangile, le méditer, le confronter avec notre réalité, c'est une épreuve où nous nous engageons tout entiers. Si nous voulons qu'il nous attire un peu plus, regardons ce que Dieu a fait en ceux qui ont cru, ceux qu'on appelle, ou qu'on pourrait appeler des saints. La Parole de Dieu a été vécue, écrite et transmise dans le souffle de l'Esprit, seul l'Esprit peut nous introduire dans la lumière de cette Parole (Jn. 16,13).